Online Review of Guérillas, humour et compassion © Leïlah Dufour Forget


Il est des histoires de vie bien réelles, nettement plus incroyables que n’importe quelle fiction. La mère d’Anna Fuerstenberg a franchi les pires obstacles du monde, survécu à tous les drames, traversé les frontières, des pogroms, le Goulag, la Shoah, les camps de réfugiés. Elle a vu disparaître 80 membres de sa famille juive transformés en cendres avec des millions d’autres dans les camps d’extermination nazis.

La plupart de ces drames, elle les a traversés avec Adam son bébé, le grand frère d’Anna Fuerstenberg. Car Anna, est née seulement après la guerre, en 1948, dans un camp de réfugiés. Et c’est là que réside peut-être son drame à elle : a-t-elle le droit de se plaindre, pire encore de pleurer, elle qui n’a ni souffert ni perdu, et ne sait rien des horreurs endurées par sa mère et le reste de sa famille ?

La pièce présentée par le Réverbère Théâtre au conservatoire d’art dramatique de Montréal est l’histoire des rapports amour / haine de deux femmes unies par ce lien mère / fille, et dont les vies tout en étant intimement liées ne se ressemblent pas. Récit autobiographique de l’histoire parallèle de ces deux femmes : Anna, la fille, est envahie d’un amour inconditionnel pour sa mère, tandis que la mère plus ambivalente à son égard, a tellement de circonstances atténuantes et semble tellement excusable.

Avec trois actrices seulement sur scène et un merveilleux interprète de clarinette Klezmer, dans un décor composé d’une petite chambre d’hôpital ou autre et de dizaines de valises qui symbolisent les déplacements obligés de cette famille juive partout dans le monde; avec des chansons traditionnelles et autres berceuses en yiddish; Anna Fuerstenberg met en scène un texte fort et construit avec une grande habileté, qui raconte sa vie à elle mais ouvre sur un universel où chacun peut se reconnaître.

L’ensemble est à la fois dramatique et plein d’autodérision, doté d’un humour presque caustique comme l’est souvent l’humour juif. Dès la première parole prononcée par l’une de celles qui joue le rôle d’Anna, le ton est donné : « Ma mère n’a jamais pu se souvenir de la date de mon anniversaire… Elle est morte à cette date en 2014 ». C’est dire que l’inconscient conserve toute sa présence tandis que la vieille dame, particulièrement éduquée, vive et très intelligente durant son existence semblait perdre un peu la mémoire vers la toute fin de sa longue vie.

Guérillas, humour et compassion © Bernard Dubois
Anna Fuerstenberg s’est beaucoup occupée de sa mère dont elle a été la proche aidante pour la maintenir en vie quand elle était invalide. Son identité à elle en dépendait, et elle livre au spectateur sa relation intime avec cette mère difficile, voire parfois tyrannique, mais dont l’intelligence et la force de vie ne peuvent que susciter du respect et beaucoup d’humilité.

Trois actrices excellentes, un moment d’émotion intense, des chansons en yiddish et des musiques Klezmer qui font à la fois pleurer, sourire et beaucoup réfléchir à son propre destin.

Une production : Réverbère théâtre
Texte original The Guerilla Caregiver d’Anna Fuerstenberg
Version québécoise : Odette Lours et Odete Guimond, en collaboration avec Anna Fuerstenberg
Mise en scène : Anna Fuerstenberg
Avec : Mariève Bideau, Élisabeth Chouvalidzé, Odette Guimond
Musique interprétée par : Chester James Howard
Scénographie, décor et costumes : Leïla Dufour Forget

Du 6 au 22 novembre 2015 au Studio Jean-Valcourt du Conservatoire d’art dramatique de Montréal.

Informations :http://www.conservatoire.gouv.qc.ca/interne-290/au-conservatoire-a-montreal/article/reverbere-theatre-presente